Dérives et Obsessions : Quand l’instant dépasse l’histoire

Et si le but d’une scène n’était plus de résoudre un problème, mais de rendre le moment présent tellement fascinant qu’on en oublierait presque la destination ?

Se perdre en étant présent

Le stress est immense. L’improvisateur entre en scène ignorant ce qui va sortir de son imagination. Alors, dans les premières minutes, il s’empresse de poser les fondations de la sacro-sainte « plateforme » : Qui, quoi, où ? Avec son partenaire, ils se choisissent un objectif clair, tangible, et savent dorénavant que cette quête sera leur boussole pour les accompagner jusqu’au rideau.

Au détour d’un des premiers échanges, Vincent — 1m84, yeux marrons, chevelure longue un brin négligée — entame la scène en évoquant la cueillette des fraises. À ses côtés se tient Stéphane, 1m60. L’un à côté de l’autre, ils forment presque un « il » majuscule d’imprimerie : l’un grand et fin, l’autre petit à la tête toute ronde. En entendant le mot « fraise », Stéphane ne peut s’empêcher de penser à la première fois qu’il a été en cueillir avec son grand-père. C’était dans les années 90. Son Goku n’avait pas encore éliminé Boo dans Dragon Ball Z — cela n’arriverait qu’une centaine d’épisodes plus tard. Ils étaient tous les deux dans le fond du jardin à essayer de dénicher les fruits rouges avant que Rudolph, leur chien un peu trop gourmand, ne saute dessus et ne ravage le potager.

Mais ce jour-là, sur le plateau, Stéphane a chassé cette pensée pour répondre : « Oui chéri (Qui), nous allons utiliser les fraises du jardin pour la pièce montée de notre mariage (Quoi/Objectif). »

La plateforme a pris le pas. L’efficacité a gagné. La magie de l’instant s’est envolée.

Ce cours vous propose d’explorer l’autre chemin.

Celui des digressions. Celui du moment présent, dilaté à l’extrême, où l’on ne sait plus très bien de quoi parle l’histoire, et où l’on finit par réaliser que cela n’a aucune importance. Il s’adresse à celles et ceux qui veulent déconstruire l’injonction à « faire avancer l’action » pour renouer avec l’errance.

L’enjeu n’est plus de résoudre un problème, mais de rendre ce qui se passe là, maintenant si dense et si fascinant que l’objectif initial est englouti par les obsessions intimes des personnages. À la manière du foisonnement d’un roman de Roberto Bolaño, de la mélancolie suspendue de Lost in Translation ou de la poésie vagabonde du jeu Kentucky Route Zero, nous allons chercher à construire un long form où le hors-piste est roi. C’est dans ce vagabondage, en tirant les fils de l’anecdote et du détail, que finira par émerger de lui-même le thème du spectacle, justifiant que toutes ces digressions formaient, depuis le début, un tout cohérent.

Axes de travail de la saison 

  • L’art de l’égarement volontaire : Cesser de courir après l’action principale. Apprendre à ralentir, à déporter son attention sur des personnages périphériques et à faire vivre ce qui se passe habituellement dans l’ombre ou en coulisses.
  • La saturation par le détail : Jouer avec les descriptions et les atmosphères jusqu’à l’excès. Noyer la scène sous des détails si minutieux et concrets que le public et les acteurs se perdent délicieusement dans la contemplation de la forme, oubliant ce qu’ils voulaient initialement savoir.
  • L’injection du réel : Puiser dans la matière brute de nos propres vies. Il s’agira d’explorer une forme de recherche de soi, en intégrant de véritables souvenirs et des tranches de vie réelles pour donner une épaisseur indéniable et organique aux scènes.
  • La chorégraphie des focus : Manipuler l’attention naturelle du public en jouant sur les superpositions sonores et visuelles, créant des tableaux où l’on ne sait plus exactement où se situe le cœur de l’action.
  • Ecriture par thème et par symboles : En lieu et place d’une narration explicite il s’agira de trouver une cohérence narrative et symbollique
  • Trouver la passion : Dénicher des sujets de passion, s’y investir à cœur perdu et en apprendre ainsi davantage sur son personnage.
  • Apprendre à désapprendre : Pour les plus expérimentés, il s’agira de prendre plaisir à détruire certaines règles érigées en lois absolues pour construire une autre voie.

Pédagogie

Ma démarche, dans la droite lignée de Keith Johnstone, repose sur une conviction : la préparation du metteur en scène ne sert pas à vous asséner un programme théorique figé, mais à concevoir les cadres et les contraintes qui vous permettront de lâcher vos anciens réflexes.

Sur le plateau, je ne viens pas avec une grille de correction pour vous dire si vous avez « bien ou mal » improvisé selon les standards classiques. J’interviens comme un œil extérieur dont le but est de révéler le potentiel de ce qui est déjà là.

Par des exercices ciblés et des retours ancrés dans l’instant, je m’attache à guider la représentation vers là où elle doitorganiquement aller, plutôt que de la forcer à rentrer dans un moule préétabli. Nous allons expérimenter avec une grande exigence : chercher, tester, sculpter la matière brute de vos scènes, et laisser le jeu lui-même nous dicter ce qui fonctionne.

Au-delà de cette expérimentation sur le moment présent, ma pédagogie s’appuie sur la filiation suivante :

  • Keith Johnstone : Pour cette approche de la direction d’acteur : utiliser des contraintes pour déjouer le mental, et posséder une sensibilité narrative qui part de l’instinct plutôt que de la structure intellectuelle.
  • Ian Parizot : Pour l’exigence radicale du travail scénique et de l’engagement dans les représentations.
  • Watch This Space : Pour l’introduction des tranches de vie et l’emprunt à une approche américaine de l’improvisation, redoutable dans sa gestion du rythme.

Inspirations

Ce cours est tiré de plusieurs inspirations :

  • 2666 de Roberto Bolano (roman) pour ses digressions et cette impression de ne jamais savoir de quoi l’on parle tout en étant fasciné
  • Kentucky Route Zero (jeu vidéo) pour ses scènes hors du temps où tout sujet principal fort semble évacuer pour garder le moment présent intact
  • The Zone (RPG de Raphaël D’Amico) pour la construction d’univers étranges qui ne cherchent pas à être “corrigés” et l’exploration de l’obsession jusqu’à ses limites
  • Life Game de Keith Jhonstone (spectacle d’improvisation) pour la force de l’incursion de nos histoires dans les improvisations
  • Lost in Translation (film) pour sa présentation d’une relation arrêtée dans le temps

Aspect pratiques

  • Ce cours s’adresse a des personnes ayant déja eu une expérience de cours d’improvisation théatrale